#ReformeTerritoriale : le plaisir de retourner au collège

La réforme territoriale, si vous avez bien suivi les divers communiqués des régions, groupes locaux, élu/es écologistes, est une excellente et nécessaire idée de modernisation de notre pays, mais elle a mal commencé : avant de définir les règles, on s’est jeté sur la définition des cartes.

Pour le/la citoyen/es de la République, c’est un réflexe tout à fait normal : à quelle sauce le territoire où j’habite va-t-il être mangé ? Quelles seront les conséquences si tout cela est mal mené ? C’est nettement moins pardonnable lorsqu’on est garant de l’égalité du territoire, que l’on soit fonctionnaire, élu/es de collectivité territoriale, ministre ou encore président.

Cependant, il faut noter que ce sujet a donné lieu à une créativité débordante de la part des médias présents sur internet où les nouvelles techniques d’infographie et de codages HTML (vivent les normes 2.0 !) ont pu permettre de produire des petits bijoux graphiques. On se reprend alors à retrouver l’âme du collégien qui se plante devant une vieille carte éditée début XXème siècle et pense : “alors c’est donc ça la France ?”, et on comprend qu’histoire et géo puissent être liées  d’un point de vue de la construction de notre pays.

Commençons par un petit diaporama effectué par le Monde qui nous montre l’évolution territoriale de 1789 jusqu’au projet qui a été proposé dernièrement (tu cliques sur l’image et hop tu vas vers l’article) :

1789-2014, les batailles de l’espace français – Le Monde

Cette suite de cartes mérite qu’on s’arrête un instant sur cet article de l’Express que certains ont pu lire et qui fait (re)découvrir un monsieur pionnier dans la réflexion de l’aménagement du territoire, l’environnement et le développement durable : Serge Antoine. On lui posera à peu près en ces termes ce problème :

“Prenez une carte de France. Découpez-la intelligemment. Cerise sur le gâteau: vous n’avez que 28 ans et, évidemment, pas l’ombre d’un ordinateur. Exposez la manière dont vous allez procéder.” 

Serge Antoine (décédé en 2006), l’homme qui a dessiné les régions en 1956 – Article de l’Express daté de 2004

Mais revenons au sujet de cet article…

Au chapitre des astucieuses petites merveilles, en amont de l’annonce de François Hollande, nous avions une multitude de sites proposant de fabriquer vous même votre puzzle à région. Ma préférence est allé à celle des Décodeurs du Monde où l’on vous impose de supprimer 10 régions puis de reconstituer une carte en, éventuellement, déplaçant des départements.

Composez votre France des Régions - Les décodeurs - Le Monde
Composez votre France des Régions – Les décodeurs – Le Monde

Malheureusement, la limite de l’exercice est ce fameux département. Vestige ancestral, issu du découpage post révolutionnaire, artificialisation complète selon des règles de l’époque : “la taille de ces départements était fixée de façon telle qu’il devait être possible de se rendre en moins d’une journée de cheval au chef-lieu de chacun de ceux-ci depuis n’importe quel point de leur territoire”. (Wikipedia)

Le département était alors une sorte de “bassin de vie” dimensionné aux réalités de l’époque. Les bassins de vie, cela existe toujours, leur contour est souvent flou puisqu’ils sont le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès aux équipements et services les plus courants. Mais ils ont le mérite de définir votre lieu et vos habitudes de vie. Personnellement, habitant d’Orléans, je ne vais pratiquement jamais à Montargis, pourtant ces deux villes sont dans le même département.

Nous l’avons vu avec l’aventure de Serge Antoine, puis avec les départements et le besoin de déterminer le lieu de vie des habitants, pour arriver à ces fins, il y a une nécessité d’établir des règles.

On peut être même, si on pense que les mathématiques régissent l’univers, laisser le travail à des ordinateurs après avoir, évidemment, établi des règles, obligatoirement strictes pour ces bêbêtes binaires. Nous résumerons ces règles sous le terme d’algorithme (dites algo dans les dîners en ville, cela fait très pro).

Ainsi la société Data Publica a tenté le jeu en proposant un algorithme basé sur la proximité géographique et les déplacements des citoyen/nes de ces territoires. Idées pas plus sotte, finalement, que celle de Serge Antoine qui, en son époque, avait affiné sa carte en utilisant le trafic des appels téléphoniques (vers où appelait-on le plus en partant d’un territoire).

La carte se manipule de façon ludique avec un petit curseur définissant le nombre de régions attendues : vous voulez 22 régions ? Mais je vous sors ça ! 12 régions ? Mais c’est très simple… Et en plus ça s’appelle Regionator 3000 (je vous laisse apprécier le nom) :

Regionator 3000 avec le curseur réglé à 12 régions
Regionator 3000 avec le curseur réglé à 12 régions

C’est très sympa, on pousse même jusqu’au rigolo. Selon la place du curseur, la Loire-Atlantique est souvent en Bretagne : ah vous voyez ! S’exclameront alors les fervents défenseurs de ce rapprochement. Oui mais… Car il y a un mais, et ce mais est presque un bug : la région Bretagne-Corse sort souvent (comme ici à 12 régions) et de façon factuelle, elle est difficile à envisager.

Enfin, bon nombre de personnes, au delà de la nécessité de modernisation du pays, iront quand même jusqu’à se demander si on ne pourrait pas, comme souvent dans un cas de redécoupage, favoriser un camp politique plus qu’un autre. On sait la gauche de gouvernement bien mal en point en ce moment dans le cœur des français : alors un petit coup de bistouri bien placé, ne pourrait-il pas artificiellement sauver les meubles ?

C’est encore Le Monde qui se pose la question et y apporte sa réponse. Voici leur méthodologie :

Afin d’harmoniser les résultats sur différentes élections, nous avons choisi de rassembler les différentes listes présentes selon leur tendance politique. Ainsi, on retrouvera le Parti socialiste et le Parti radical de gauche sous la même étiquette « gauche » ou l’UMP et le Nouveau Centre sous l’étiquette « droite ». Les cartes qui ressortent de ces regroupements par tendance ne correspondent donc pas aux résultats par parti, ni même parfois à la majorité qui dirige la région. Par exemple, lors des régionales 2010, l’UMP arrive en tête en Champagne-Ardennes, mais l’addition des voix divers gauche et PS mettent la gauche en position d’être en tête au premier tour, puis de remporter la région.

Le petit jeu du curseur pour visualiser les projections de résultats aux prochaines régionales - Le Monde
Le petit jeu du curseur pour visualiser les projections de résultats aux prochaines régionales – Le Monde

Et Le Monde a raison : si l’on se réfère au dernier scrutin en date, dans un scénario, la gauche ainsi définie arrive en tête dans le Limousin, alors que dans l’autre on obtient une belle vague bleue avec des pollutions que je trouve personnellement désagréables sur les bords. On ne pourra pas accuser Monsieur Hollande de tripatouillage électoral, ou, si on est plus cynique, on pourra se gausser du fait qu’il ne le fasse pas. Mais faisons confiance à l’étude des parlementaires pour rattraper le coup.

Au delà de toutes ces cartes-gadgets (mais très astucieuses pour certaines), il y a une leçon à retenir : on ne peut engager cette réforme à la va-vite. Un travail préparatoire est nécessaire, une étude des habitudes de vie, un décorticage économique, une volonté de renforcer l’égalité des territoires, une préservation des cultures locales demandant une consultation des acteurs de cette vie locale : les citoyens, les entreprises, les administrations, les fournisseurs de réseaux de déplacements.

La carte doit être la conclusion du travail et non pas son commencement. Et après tout, à un élève au collège, on lui apprend que pour bien réussir son devoir, il doit avoir un plan en tête, puis, et seulement ensuite, attaquer la rédaction.

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