Champagne pour les un-es, 21 avril pour tout le monde

Au soir du 21 avril 2002, une stupeur frappait la France. La droite, avant de réaliser d’une victoire possiblement facile à la présidentielle, se rappelait d’un De Gaulle qui avait combattu Pétain. Le traumatisme était complet à gauche ; certes, son absence au second tour y participait, mais il allait falloir voter pour des idées qu’elle avait fortement combattues : l’émergence d’un certain libéralisme porté par Jacques Chirac.

La déclaration télévisée du Président sortant appelant à l’unité républicaine pouvait rassurer, des manifestations pacifiques et rassembleuses contre l’accession au pouvoir de Jean-Marie Le Pen s’organisèrent, et Chirac fut élu avec l’impensable score de 82,21%. Le Front républicain version moderne était né. Mais la suite allait être tout autre, dans l’amnésie des voix de gauche du Président réélu.

Mais où est notre traumatisme de 2017 ?

La nuit de la proclamation des résultats de ce premier tour a été émaillée par des émeutes, du vandalisme comme à la CFDT, mais ceci est le fait de groupuscules d’ultra-gauche, désorganisés, même si violents, et cela n’a rien à voir avec la mobilisation de 2002 : des centaines de citoyen-nes descendaient alors dans les rues afin de manifester, et ceci pour atteindre un point d’orgue le 1er mai suivant où pas loin d’un million de personnes marchaient contre le Front National.

Hier soir, il en était tout autre : l’arrivée au second tour de Marine Le Pen semble naturelle et moins choquante. Que l’on puisse porter ainsi l’héritière de la droite nationaliste et royaliste, celle qui accusait Dreyfus, celle qui admirait Franco, celle qui soutenait Pétain, se retrouvait mêlée à des attentats terroristes durant la guerre d’Algérie, ou encore celle qui assassina Brahim Bouarram en le jetant à la Seine, ne semble pas relever du traumatisme comme au soir du 21 avril 2002.

Que nous est-il arrivé pour qu’ainsi un tel l’événement nous semble naturel et banal, effaçant un éventuel sursaut du souvenir ?

A moins que l’événement était tellement attendu qu’il ne nous surprend pas : alors pourquoi n’avons-nous rien fait pour l’éviter ?

Une droite broyée et cédant à la curée

François Fillon, après une campagne catastrophique, stratégiquement mal menée, insistant sur les affaires qu’il nous demandait d’oublier, n’a créé aucune surprise, il était là où on l’attendait : flanqué de l’incompressible peuple du conservatisme réactionnaire, il finit 3ème, lorsque, il y a six mois, les observateurs donnait un boulevard victorieux à la droite.

Au lendemain du résultat, les mots des compagnon-nes du sarthois ne sont pas assez durs pour le qualifier : gâchis, faillite, fiasco lamentable. Il est évident que nous allons vers un lâchage de leur champion par cette droite, ou plutôt vers le lynchage. Fillon sera au mieux un parlementaire, mis au placard par son parti, et se morfondra sur les bancs d’une des chambres en ressassant ce moment manqué, raté, gâché (*).

Cependant, il est un épisode que les accusateurs-trices à droite devraient se remémorer : ce moment de flottement, il n’y a pas si longtemps, où certain-es lâchaient Fillon, puis, dès le lendemain, le soutenaient à nouveau. Personne ne s’est vraiment désolidarisé quand il était encore temps : leur faute est collective, la curée n’en est que plus abjecte.

La gauche n’a jamais déchiqueté Jospin, certes, la réaction de l’ancien premier Ministre fut plus responsable, mais nous souhaitons bienvenue à cette droite dans le traumatisme du 21 avril, une droite qui devrait plus entamer un moment de réflexion qu’un lynchage collectif inutile.

Un PS écartelé

Avec un score inégalé pour un-e candidat-e écologiste mais non vu depuis Gaston Deferre en 1969, 5,01% au côté duquel on se doit également de regarder les scores de Michel Rocard (3,61%) et Louis Ducatel, Sans étiquette, dit « radical-socialiste indépendant » (1,27%).

Avec les pré-lâchages en règle (Valls, Le Guen), les soutiens de Macron qui n’ont jamais clarifié leur bipartisme (Collomb) et ce que l’avenir nous montrera, le PS a plus des airs de SFIO que de parti du XXIème siècle : non pas un parti au score en progression vers un équivalent de Mitterrand, mais un conglomérat d’idées et de projets différents qui sont antagonistes.

Dans les volontés de croissance, les partis ont souvent la tendance, le temps du succès, à rassembler des courants de pensées qui retrouvent très vite les réflexes du déchirement lors de la défaite. L’UMP, puis Les Républicains, est taillé dans les mêmes costumes : on y a regroupé les historiques droites orléanistes et bonapartistes, où se sont greffés des Tea-Parties plus proches de l’extrême droite. Pour le PS comme pour la droite, sans réflexion, sans réaction, l’explosion sera évidente ou ces partis iront vers l’érosion de leurs scores au fil des temps (la Passokisation). Il suffit de se rappeler que du début de la IIIème République jusqu’à la seconde guerre mondiale, le Parti radical fut un poids-lourd du monde politique français.

Une explosion du PS, si elle est intelligemment pensée, voire maîtrisées, ne serait pas ressentie comme un drame par les citoyen-nes et, à terme, on parlerait plus de clarification et de cohérence.

Des écologistes oublié-es

Oubliés, auto-humiliés, glissant vers les limbes de l’omission médiatique, au moins pour ce temps de présidentielle, les écologistes ont su construire un grand moment de leur histoire politique : l’absence.

Les militant-es vert-es n’ont toujours pas compris le retrait de Yannick Jadot. Stratégie ? Mensonge sur les 500 signatures ? Complot ? Ce manque de clarté sera une plaie douloureuse dans les blessures écolos, si elle n’est pas élucidée, comprise.

La campagne fut également difficile pour les adhérent-es EELV : déchiré-es en plusieurs tendances, essentiellement deux grandes, une majorité vers Hamon, une grosse minorité vers Mélenchon, il est fort probable que le parti vert doive lui aussi faire son analyse au risque du dépôt de bilan. Mais il est à noter qu’est oubliée la belle profession de foi du Congrès de 2016 : emmener l’écologie vers l’émancipation de ses potentiels partenaires. L’écologiste est-il voué à avoir des réflexes de vassalisation, que ce soit vers le PS ou en allant faire les yeux doux à la France Insoumise. N’y-aurait-il pas là un complexe d’infériorité, une persuasion collective que l’écologie politique ne peut vivre seule dans ce paysage de Vème République ?

Un écologiste qui sourit à l’explosion du PS mais qui ne voit pas la mèche de la bombe verte qui se consume dans son dos est bien inconscient. Des voix commencent à se faire entendre sur les listes de discussion mail en interne, l’examen de conscience va être nécessaire, mais il semble évident que des schismes ressortent. Une clarification doit-elle être là aussi envisagée ?

Le dégagiste dégagé

Comme en 2012, Jean-Luc Mélenchon est en quatrième position. Certes, son score est très honorable, passant de 11,1% en 2012 à près de 20%. Mais une quatrième place reste une quatrième place, et c’est avec émotion et déception que Mélenchon communiquait hier soir… De bien curieuse manière d’ailleurs. Les termes sont une fois de plus violents, accusateurs, colériques, coléreux.

Certes, sa progression met le candidat Insoumis en position de leader à gauche. Mais pour être leader, il faut de la légitimité, ici semblant acquise par le score, mais il faut aussi savoir fédérer. Et c’est là que le bât blesse. Les supporters les plus visibles de Mélenchon ont actuellement l’agressivité chevillée au corps : sur les réseaux sociaux, les agressions et le mépris sont légion. Il est à parier que dans les prochaines manifestations face aux dérives libérales du gouvernement futur, ils grommelleront dans leur coin, sans se mêler aux autres organisations.

Il en fut de même à l’annonce des résultats : la faute en revenait à Benoit Hamon, contestant ainsi sa légitimité à se présenter, une vision peu glorieuse de la démocratie, comme un resucé des reproches faits par le Parti Socialiste de 2002, dont Mélenchon faisait partie, aux candidat-es concurrent-es de gauche : ce n’était pas de leur fait, c’était de celui de la multiplication des candidatures. Mais quand on ne fédère pas, on ne rassemble pas, dirait M. De La Palisse. Et c’est tout de même être peu respectueux des événements récents, où beaucoup d’entre nous appelaient au rassemblement Jadot-Hamon-Mélenchon qui ne trouvaient que lettre morte pour seule réponse de Mélenchon… Mis à part lorsqu’il eut le vent en poupe dans les sondages, où il réclamait de retrait de Benoit Hamon, alors que les candidatures étaient déposées et que c’était matériellement impossible.

Les réactions des Insoumis ne laissent rien présager de bon pour la suite. Là où la gauche devrait étudier la construction de ponts entre chaque organisation, les Insoumis ne répondent que par des discours dont ils firent autrefois les frais de la part du PS : une volonté d’hégémonie. Comment pourrait exister une maison commune ou un rapprochement, lorsqu’on voit que les Insoumis vont jusqu’à présenter des candidat-es face à leur allié naturel, le Parti Communiste, pour les législatives à venir.

Si ils n’ont pas cette volonté de rassembler, dans l’égalité et le respect de chaque représentant de la gauche et des écologistes, ils peuvent tout simplement rater le coche et ce rassemblement les regardera s’essouffler à force de s’époumoner. Cependant, si des discussions devaient être organisés, il est évident qu’ils et elles seront invité-es.

Dupont-Aignan et des candidat-es de queue de liste qui n’intéressent pas

Dupont-Aignan n’atteint pas les 5%, donc le remboursement de sa campagne, c’est son problème, pas celui de la gauche. Mais il faut reconnaître qu’il portait une voix différente entre Les Républicains et le FN. Cette voix a été doublée par l’inutile et égo-centrée candidature d’Asselineau. Mais c’est là leur souci, et pas le nôtre, il faut le dire à nouveau.

Parmi des candidat-es de queue de peloton, il est un parti qui doit réfléchir : le NPA. Arriver à se démarquer du trotskisme daté et environnementalement destructeur de Lutte Ouvrière. Porter la voix prolétarienne, mais aussi assumer son évolution écologique et, pourquoi pas, rejoindre une reconstruction à gauche ou du moins les réflexions qui pourraient s’entamer.

L’objet flottant non géographiquement situé : Macron

Enfin, arrive le champion de la soirée. Cette fulgurante ascension depuis si peu de temps ne s’est finalement pas essoufflée : la bulle promise n’a pas explosé. Les raisons de ce succès ne sont pas à chercher bien loin : il a été meilleur face à des concurrents qui ont été mauvais.

Cependant, une première image m’a frappé au soir des résultats : que ce soit au FN comme au QG d’En Marche, l’ambiance était à la victoire. On dansait à Hénin-Beaumont, on vivait une ambiance de live rock chez Macron. Les motos des journalistes suivant la procession de Macron dans Paris avait comme un goût de 1995, mais à l’époque la moto de France 2 suivait le vainqueur du second tour.

Macron se dirigeait vers un restaurant de Montparnasse pour fêter sa qualification. Beaucoup ont réagi à cette petite bouffe entre ami-es, mais ce n’est pas le goût du revival du Fouquet’s que j’ai décelé, mais celui du manque d’humilité, celui de personnes qui ne réalisent pas que le FN est aux portes du pouvoir, celui de charrues posées avant les bœufs. Des images du plus mauvais effet pour les téléspectateurs-trices assistant au direct.

Un second événement eu lieu dans la soirée sur France 2. Philippe Poutou expliqua qu’il ne pouvait appeler à voter Macron. Ce à quoi réagit Cécile Duflot qui lui dit poliment que l’heure était tout de même grave.

Puis la parole fut donnée à Benjamin Griveaux, porte parole d’Emmanuel Macron. Il expliqua que le cap serait gardé, que chaque français devait se convaincre que le projet En Marche était le seul viable. Cécile Duflot s’indigna en arguant du fait qu’on ne pouvait rejouer 2002 : prendre les voix et dire basta. Le porte parole resta sourd et rétorqua : « En réalité, les proches d’Emmanuel Macron estiment que ce n’est pas à leur champion de donner des gages à ses anciens adversaires, notamment de gauche, mais bien à ces derniers de reconsidérer le projet de l’ancien ministre de l’Économie. Ces 15 jours de campagne permettront d’éviter les calomnies, les caricatures ».

Le souci est que l’escroquerie a déjà eu lieu, que les français-es ne sont plus dupes et qu’il va falloir rassembler. Macron ne fera pas les 82% de Chirac, il est à l’heure actuelle estimé à 62%. Après les refus de soutien de Mélenchon (pour le moment), de Poutou, les voix discordantes à droite (Sens Commun, Boutin), la réflexion souverainiste de Dupont-Aignan et surtout la popularisation d’une protestation sur Twitter au nom de #SansMoiLe7mai devrait ramener le candidat Macron à plus d’écoute, d’humilité. Ou alors il sera le dernier maillon de la chaîne des responsabilités de l’accession de l’extrême-droite au pouvoir en France.

(*) Entre temps, François Fillon a déclaré : "Je n’ai plus la légitimité pour livrer le combat". Il ne sera peut-être pas candidat aux législatives... au moins cette fois-ci.

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