Cette leçon que nous a donnée l’Irlande

L’Irlande s’est prononcée, par un référendum : 62,1 % des Irlandais ont dit OUI à cette question : « Le mariage peut être contracté suivant la loi entre deux personnes sans distinction de sexe. ».

Le référendum, moment (ultra) direct de démocratie, légitime la décision de façon importante, surtout lorsque la participation est indiscutable, celle-ci ayant dépassé les 60 %, un score plus élevé que la moyenne habituelle des référendums.

Le référendum est une affirmation d’un peuple, le contredire revient à nier le désir collectif. L’exemple est bien connu : Sarkozy aurait trahi la parole du peuple. Le référendum de 2005 disait majoritairement non à 54,7% au traité établissant une Constitution pour l’Europe. Et pourtant, en 2008, par la voie du Congrès, la France ratifiait le Traité de Lisbonne. Même si certains pensent qu’il est un peu trop simple de lier ces deux traités, l’ancien Président traînera tout le temps de son quinquennat le boulet de la réputation du traître à la parole du peuple. Ce ne sera sûrement pas la raison première de sa défaite en 2012, mais cela participera au rejet de la confiance que les Français ont pu avoir en lui.

Il est d’ailleurs notable que lors du processus de ratification par les pays membres de l’Union européenne de ce Traité de Lisbonne, l’Irlande l’avait rejeté le 12 juin 2008, puis l’avait approuvé le 2 octobre 2009, lors d’un second vote sur le même texte, avec des garanties supplémentaires de l’Union européenne (qui ne font pas partie du traité).

Mais ce qui s’est passé ce 22 mai est un moment important pour la République au trèfle. Les médias ont souligné son caractère « historique », adjectif trop souvent évoqué pour ne pas éroder son importance.

En France, la question du référendum, lors du débat sur le mariage pour toutes et tous, s’était posée. Posée, surtout par les contestataires à cette réforme égalitaire. Le souvenir des débats sur la peine de mort rappelait que cette avancée humaniste n’était pas gagnée d’avance, que M. Badinter, Garde des Sceaux de l’époque, avait dû batailler pour faire avancer l’idée et arriver à l’abolition parfois contre un sentiment collectif aléatoire, citons Wikipedia :

Opinion française

Avant l’abolition

Au cours du xxe siècle, l’opinion des Français sur la peine de mort a beaucoup évolué. Plusieurs sondages ont montré de grandes différences d’une époque à l’autre. En 1908, Le Petit Parisien publiait un sondage dans lequel 77 % des interrogés se déclaraient en faveur de la peine de mort. En 1968, un sondage de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) montrait que 50 % des Français étaient contre la peine de mort et 39 % pour. En 1972, dans un autre sondage IFOP, 27 % des sondés seulement étaient contre la peine de mort et 63 % pour. Enfin, un sondage du Figaro publié le lendemain du vote de la loi d’abolition du 9 octobre 1981 indiquait que 63 % des Français étaient pour le maintien de la peine de mort.

Après l’abolition

L’opinion publique a commencé à être contre la peine de mort à partir du milieu des années 1990, environ. En 1998 l’institut IFOP donnait 44 % des Français favorables à la peine de mort contre 54 % opposés. Un autre sondage donnait un résultat similaire en septembre 2006 (42% pour la peine de mort).

À peine trois mois après que ce sondage eut été fait à l’occasion de l’anniversaire des vingt-cinq ans de l’abolition de la peine de mort, 58 % des Français se disaient favorables à l’exécution de Saddam Hussein.

En 2002, peu avant l’élection présidentielle, un sondage « confidentiel » avait indiqué que 62 % des Français approuvaient « le principe » de la peine de mort « pour les crimes les plus graves ».

La conscience collective est fortement influencée par l’actualité et les émotions qui peuvent en résulter : un terreau fertile aux populismes qui ne demandent pas l’analyse, mais une réaction épidermique sous le coup des humeurs du moment.

Ainsi, le seul parti important en France à inscrire le rétablissement de la peine de mort dans son programme par voie référendaire est le Front national, surfant sur des instants émotionnels forts, et même si ce parti omet de préciser qu’il sera nécessaire d’effectuer au préalable une révision de la Constitution pour atteindre ce but. Les populistes, qui suivent le FN, se basent souvent sur des sondages aux questions imprécises comme l’étude IFOP de 2011, où 63 % des Français répondaient favorablement à la question fourre-tout : « A ce que des sujets de société comme la peine de mort, le port de la burqa ou l’euthanasie soient soumis à référendum ? »

Des questions se posent alors. Le politique est-il là pour porter un projet de société ou juste pour répondre favorablement aux attentes à court terme du peuple ? Qu’ont fait les politiques de leur rôle de visionnaire ?

L’Irlande, que nous, Français, considérons souvent comme une nation engoncée dans les dogmes du Vatican,  nous semble connue pour ses fortes attaches au catholicisme. Nous imaginons une république,comme l’Espagne avec son appréhension de l’avortement,  conservatrice, avec nos yeux de fiers inventeurs de la laïcité qui devrait être l’exemple même du respect de toutes et tous. Et pourtant, malgré ces a priori, nous ne pouvons que constater une réponse claire après une réflexion collective sur un sujet sociétal.

L’Irlande a gagné son pari. A tel point que même les opposants à la réforme du mariage entament eux-mêmes une remise en question. En effet, l’Archevêque de Dublin, Diarmuid Martin, est allé jusqu’à dire que l’Eglise devait désormais « ouvrir les yeux ». Il s’est « réjoui » du bonheur « que les gays et les lesbiennes doivent ressentir en ce jour » et a fait un mea culpa au nom de son institution : « Peut-être que les membres de l’Eglise n’ont pas compris » les implications du mariage homosexuel. (Le Monde – 24/05/2015).

L’Irlande a donné une leçon en Europe : celui de la raison, de la possibilité d’un débat apaisé au sein d’un peuple. Mais, il n’est pas possible d’en tirer une conclusion hâtive pour toute l’Europe, et encore moins pour notre pays. Il nous manque cet adjectif : « apaisé ». Il nous manque cette non-instrumentalisation du peuple, par le dévoiement de sa plus belle idée : la tolérance, caractérisée, normalement, par la loi de 1905, par la Laïcité respectueuse de toutes et tous. Avec les agitations populistes dont le seul but est l’arrivée au pouvoir, sans projet précis d’une société de demain, le référendum n’est pas une solution proposée pour résoudre une question collective. Il s’agit de séduire en agitant un leurre, celui d’une pseudo-démocratie directe, celui du mépris de la démocratie représentative en invoquant à tout moment la consultation directe sur toute question. L’évocation du référendum, plutôt que le référendum en lui-même, devient alors du populisme.

Une réflexion sur “ Cette leçon que nous a donnée l’Irlande ”

  • mai 25, 2015 à 10:21
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    Merci pour ce bel article, nuancé et ciblé. Oui les Irlandais nous ont plusieurs fois donné des leçons de démocratie ! J’approuve la réponse du pape François « de quel droit, je jugerais les homosexuels ? » et suis choqué par des positions émanant de personnes qui s’affichent catho et sont intégristes, ce qui est incompatible.

    Quant à la peine de mort, Badinter l’a obtenue … pas sans mal. Et bien sûr, je l’approuve.
    Mais quand notre économie repose sur le marché et notamment sur celui des armes de guerre,
    sommes-nous vraiment sincères et démocrates ?

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