CD Vs Vinyle : une escroquerie industrielle, une obsolescence programmée avant l’heure ou tout autre chose ?

1979,  Sony Corporation et Philips avec la participation de Hitachi, inventent un nouveau support pouvant accueillir de la musique (mais pas que) : le Compact Disc, plus connu sous l’acronyme de CD.

Automne 1982, la technologie est au point, il faut la vendre. Les premières platines sont commercialisées avec un titre de Billy Joel, “52nd street”.

Au commencement, il y eut la lumière…

Mais il faut savoir que si le CD a eu une capacité de 74 minutes au lieu de 60, prévues au départ, c’est parce que le chef d’orchestre Herbert Von Karajan voulut qu’on puisse y loger la Neuvième Symphonie de Beethoven, dans la version de Furtwängler de 1951.

Par cette anecdote, un pas était franchi : le public était trouvé, il s’agirait de s’adresser aux oreilles les plus fines : les amoureux de la musique dite classique. L’oreille, un argument de vente qui reviendrait plus tard, mais patientons…

C’est avec l’album Brothers in Arms (et le titre “So Far Away”) de Dire Straits, en 1985, qu’une campagne de publicité mondiale est lancée. Et qu’il est décidé de populariser le CD.

Pop, rock, classique, jazz, variétés, toutes les musiques devaient alors être touchées par l’argument : le son du numérique distribué par le CD était le nec plus ultra de la Hi Fi. Il fallait alors enterrer le précédent support, le vinyle, devenu ringard.

Vintage CD player

Le jeu à l’époque fut alors de reconstituer toute sa discographie : j’ai le vinyle, mais je le rachète en CD… Consommation superflue, mais on ne pouvait le savoir, puisqu’un mélomane cherchait la qualité. Nous étions donc persuadés d’ainsi pérenniser notre discothèque avec un support vendu comme presque éternel, alors que le vinyle était si fragile…

Le deuxième effet fut encore plus impressionnant : les ventes de CD s’envolant, les majors, reines du marché, décidèrent de se gaver encore plus. Et donc, au début des années 90, fut lancée la stratégie de surconsommation de la musique. Lorsque j’étais lycéen, des personnes se disaient non intéressées par la musique, nous nous demandions comment pouvaient-elles ainsi vivre. Maintenant, nous savons qu’elles engloutissent de la musique pré-machée, pré-digérée, de la fast-zik, jetable.

Les majors eurent alors des outils dédiés : MTV allait aider, les radios FM collaboreraient. Ironie du sort, sur l’album Brothers In Arms qui servit d’argument de vente pour le “son CD” se trouvait le tube “Money For Nothing” (Sting/Mark Knopfler) qui moquait MTV (et dont le riff de guitare devint le générique de la télé-consommation) : Dire Straits doublement détourné.

Extrait clip Money For Nothing – Dire Straits.

Dans les vitrines des disquaires indépendants, fleurissaient des PLV (Publicités sur Lieu de Ventes) ventant à coup de rayons laser depuis ringardisés le fait d’acheter du CD. Depuis, emportés par le mercantilisme des majors flattant la croupe des FNAC et Virgin Store, ces disquaires ont disparu, pour la plupart. D’ailleurs, depuis la FNAC va mal et Virgin est un souvenir, car le CD fut à son tour remplacé par d’autres formats, bien connus de nos jour : la dématérialisation du support, les MP3 et dérivés. Une roue, ça tourne, comme un vinyle.

Mais le CD était-il réellement meilleur que le vinyle pour restituer le son ?

Plusieurs écoles se disputent, en effet : c’est subjectif.

Le CD, pour la conversion du son en petit 0 ou 1, se doit d’échantillonner. Sa fréquence est de 44 kHz. Cet échantillonnage a pour effet d’écrêter le son. Soyons plus clair : ça réduit les ondes vers les aigus et vers les basses, ça compresse, ça… enlève du son, ou du moins de l’ambitus entre les plus graves et les plus aigus.

Le vinyle ne souffre d’aucun échantillonnage et renvoie un son analogique.

Et c’est là qu’on ressentira l’effet d’un son “plus rond”, “plus chaud” (oui la musique, ça se décrit comme de la bouffe ou de la peinture, comme quelque chose de concret) si on compare un même enregistrement écouté sur chacun des supports.

Les tenants du CD diront que l’oreille humaine n’est pas assez fine pour distinguer la différence, c’est à la fois vrai et faux : l’oreille n’aura pas la précision de celle d’un chat ou d’un chien, mais elle ressentira une impression générale.

Un des défauts du vinyle est de rajouter du souffle à l’enregistrement, diront certains. Mais ce souffle fait partie du son et ajoute donc de la profondeur, répondront d’autres. D’ailleurs, sans souffle, sans oxygène, pas de son ! Une cantate de Bach dans une église résonne contre les murs, réverbère de partout et nous ramène le son, et… le souffle.

Avec ou sans souffle ? Choisissez, mais personnellement, j’ai le souffle au cœur.

L’objet vinyle

Le disque, avec la pop, au sens de musique populaire, ne fut pas qu’un support sonore. Il y avait aussi les pochettes, qui pour certaines devenaient un jeu artistique. Citons les King Crimson, les Pink Floyd ou les Stones (et bien d’autres) : chacun rivalisait d’artwork pour obtenir un album non seulement flatteur à l’oreille, mais aussi un objet chatoyant à l’œil.

Bah ouais… La braguette s’ouvrait en vinyle, pas en CD.

Lors de la sortie du Sergent Pepper’s Lonely Heart Club Band des Beatles, combien d’ado s’allongèrent sur leur lit pour décrypter l’énigmatique pochette ?

Cliquez sur l’image…

Imaginez ma tête, le jour où j’ouvrais mon The Wall version CD et dépliait la minable jaquette en regardant attristé le même vinyle dans le coin de ma chambre ayant plus fière allure pour les dessins de Gerald Scarfe.

Intérieur de la pochette de The Wall des Pink Floyd. Inside cover of ‘The Wall’ Vinyl LP with illustrations by Gerald Scarfe.

Certes, arrivé à ce point de ce texte, mise à part la préférence de l’auteur pour le vinyle, le lecteur n’est pas plus avancé : oui, on ne peut dire qu’il y ait supériorité audio-phonique ou technologique d’un support par rapport à l’autre.

Oui mais… Le vinyle existe toujours, alors que le CD…

En effet, plus de trente ans plus tard, il n’est pas dur de constater que les rayons de CD ont diminué dans les magasins grands publics comme spécialisés. On voit même apparaître des tourne-disques avec prise USB permettant ainsi de numériser ses précieuses galettes.

Il faut tout d’abord se rappeler que pour qu’une technologie disparaisse, il y a une certaine inertie : rachat des supports, renouvellement des matériels. Apparu à la fin des années 80, il fallait donc une dizaine d’année pour renouveler le parc de lecteurs musicaux. Et c’était sans compter avec des “gardiens du temple” qui se partageaient en deux fractions : une minorité, mélomane ou réfractaire, mais ce genre de minorité s’éteint par elle-même d’un point de vue démographique, et un bataillon de choc : les DJ.

En effet, à l’arrivée des musiques électroniques, qu’on appelait plutôt techno ou house à cette époque, un seul format permettait de mixer a tempo (la base) des morceaux : le vinyle.

Sont apparus par la suite des platines CD permettant ce mixe, puis, toujours par la suite, le moyen d’enchaîner des formats purement numériques tels que les MP3. Mais les premiers modèles demandaient une technicité onéreuse : pour mixer il faut avoir en mémoire (numérique) ce qui va se passer après et avoir gardé ce qui s’est passé avant ; le principe du DJ qui cale son disque : un coup en avant, un coup en arrière, je lance le boum sur le premier temps pour que le tchak du second temps soit aussi placé sur le disque précédent, et j’affine en ralentissant ou accélérant, ça en fait des bits à mémoriser, tout ça.

La technique a été plus lente, et onéreuse, à évoluer que le vinyle à disparaître…

Entre temps, comme nous l’avons vu, de nouveaux formats sont apparus, dématérialisant le support, comme les MP3, donc évitant un stockage important pour le mélomane, un transport trop lourd pour les DJ (500 morceaux en MP3 dans un disque dur, ça ne donne pas la même tendinite que le même stock en CD ou vinyles). Mais le taux de compression augmentant, la qualité du son s’amenuise et par la magie de retouche numérique on rajoute de la profondeur, voire même un écho ou du souffle avec des effets de réverbérations type “grand hall”, “cathedral” ou encore “stadium”. Ce qui est tronqué en amont est corrigé en aval.

Par la suite, arriva un petit bijou de technologie : des CD et vinyles timecodés permettant de mixer des mp3 avec la technique du DJ sur CD ou vinyle : on trimbale deux vinyles et 500 mp3 et pouf plus de rhumatisme.

Est-ce un cas d’obsolescence programmée ?

Il s’agit en tout cas d’une tentative industrielle de supprimer une technologie pour la remplacer par une autre. Est-ce la première ? A priori non, selon Wikipedia :

La Chevrolet 1923 (en) est citée comme l’un des premiers exemples de recarrossage annuel dans l’industrie automobile, sa carrosserie redessinée masquant essentiellement une technologie vieille de 9 ans.

Mais par l’addition de divers paramètres (le Djing, les mélomanes, le coût du remplacement, la lenteur technologique), comme nous l’avons vu, le vinyle n’a pu s’éteindre, il lui a suffit d’attendre la chute de l’empire CD pour renaître triomphant dans les rayons des FNAC, même si l’on n’y retrouve pas le conseil avisé d’un vendeur de l’époque ou tout simplement une platine pour pouvoir écouter avant d’acheter.

Les lots sont reçus en cartons, posés dans les rayons tels quels et à vous de fouiller dedans : le prix de la marchandise est alors plus importante qu’elle même. Un vieux Depeche Mode vaudra 10€ en promo, mais le même trop rentable (Violator) sera majoré de 5€ même si il est amorti depuis… 1990.

Tout est bien qui…

Le gag dans toute cette histoire est que l’industrie musicale a failli y perdre ses plumes : en sautant comme un cabri  d’un format à l’autre, avec l’arrivée du web, en dématérialisant au maximum donc en réduisant les coûts de fabrication, elle a aidé le piratage des œuvres qui a dérapé au point de mettre en péril les majors. On pourrait sourire de l’escroc escroqué si, en fin de chaîne, ce n’était pas les artistes qui en firent les frais, au point d’être à l’heure actuelle sous-rémunérés par les Apple Store et Google Play, exploiteur du marché.

On en arrive à constater que la façon d’écrire la musique populaire change à cause de ces nouveaux formats de vente, comme le montre cet article des Echos qui aborde le sujet du streaming qui a modifié et fait disparaître les intros musicales. Mais c’est un autre sujet.

Sources :

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