Attentats à Paris : la panacée en peine assez

Les politiques ont « la capacité à prédire ce qu’il va se passer le lendemain, la semaine prochaine, le mois prochain et l’année prochaine. Et d’avoir la capacité d’expliquer ensuite pourquoi ça ne s’est pas passé comme prévu ».

Winston Churchill – 1902 cité par Boris Johnson in Winston.

La gauche l’avait assez reproché à Sarkozy en son temps : à chaque émotion, suffisait sa loi. La seule réponse proposée à tout événement tragique, sous sa mandature, était une annonce sur une loi sécuritaire renforcée. Heureusement, il y eut plus d’annonces que de lois, même si le trop plein de ces dernières a participé de la complexification de notre droit.

La gauche, toute la gauche, hurlait et j’en étais, depuis la gauche est au pouvoir, fait la même chose et je n’en suis pas. Certains arrêteront, indignés, leur lecture ici sur le principe que notre pays vit un moment dramatique et qu’il faut faire quelque chose. Que si tout cela est arrivé, c’est que le système de sécurité en place n’est pas fiable, qu’il faut le faire évoluer, voire le changer.

Le raisonnement est logique, mais la passion est-elle bonne conseillère ?

Depuis des années, le discours sécuritaire est d’usage et revient cycliquement à chaque malheur. Mais aucun bilan n’est fait sur les mises en application précédentes. Et pourtant, on a essayé de nous convaincre de leur fiabilité et que les citoyen-nes qui les combattaient, sous prétexte de réduction des libertés (collectives et non individuelles) étaient des irresponsables, des laxistes.

Apparue dans les années 1990 à Levallois-Perret, à l’initiative de Patrick Balkany, grand pourfendeur de la délinquance, la vidéosurveillance a fait, depuis, nombre d’émules. Argument vedette des programmes aux municipales de la droite, il nous a toujours été argué qu’il s’agissait là d’un outil imparable pour combattre depuis les incivilités jusqu’aux crimes. D’ailleurs, les avocats de cette panacée ne l’appelle pas « vidéosurveillance » mais « vidéo-protection », c’est la même chose, la même technologie, les mêmes avantages et inconvénients, mais c’est sémantiquement différent. Maintenant, avec un certain recul, la plupart des rapports concluent à l’inefficacité des politiques de vidéosurveillance (cf. cet article de Wikipedia).

Mais là où le bât blesse vraiment, c’est à la lecture de la presse du jour. Ainsi, 20 Minutes titre, « Attentats à Paris: Abdelhamid Abaaoud filmé dans le métro le soir des attaques« . Il est inutile d’en rajouter pour en déduire que la vidéosurveillance n’a servi ici absolument à rien.

L’exemple suivant n’en est pas moins gênant. Il l’est car on ne peut se targuer d’avoir eu raison sans insulter la mémoire des victimes du 13 novembre : ce n’est pas un concours, c’est la stabilité de notre collectif qui est en jeu.

Après les attentats de janvier, la loi renseignement devait donner la force nécessaire à nos services de sécurité, secrets ou publics. Et bien irresponsables en étaient ses détracteurs, selon les défenseurs de la sécurité publique dont, évidemment, le Gouvernement. Mais voilà que commencent à apparaître les habituels constats : l’enquête sur les attentats du 13 novembre avance, et révèle une accumulation de dysfonctionnements au sein des services antiterroristes.


Vidéo du Monde.fr extrait de l’article « Les failles de la lutte antiterroriste pointées du doigt« .

Alors, à la veille d’une volonté de modifier la Constitution pour permettre un état sécuritaire de chaque instant, il est important de remettre de la perspective dans les constats, avant de nouvelles décisions qui s’avéreront tout aussi efficaces que les recettes mises en application : emplies de failles, liberticides mais surtout sur-vendues.

Ainsi, Robert Badinter exhorte les démocraties à ne «jamais renoncer à leurs principes». L’ancien ministre socialiste ajoute que le Français doit exclure «absolument» le Patriot Act américain, «une honte». Il refuse avec vigueur les juridictions d’exception, plaide pour le maintien des libertés individuelles, rejette la censure. L’avocat met alors en garde contre le double standard – Etat de droit pour les Occidentaux, torture pour les autres, comme à Guantánamo.

Mais outre ces tensions, cet état d’urgence et de surveillance que nous allons vivre en cette fin d’année, un événement pourtant démocratique risque lui même de souffrir des conséquences des attentats du 13 novembre : les élections régionales.

Les discours seront sécuritaires, policiers, et même jusqu’à martiaux pour certain-es : ne l’oubliez pas, la préservation de la sécurité et la justice ne sont pas des compétences des régions. Cependant, l’impulsion économique pour relancer l’emploi, donc donner de l’espoir aux nouvelles générations, la coopération internationale, permettant le développement de pays désœuvrés ou encore la lutte climatique, évitant de futures guerres ou déplacements de populations, sont de ces outils mis en œuvre par les régions.

Alors les plus moqueurs, les plus sécuritaires, les plus va-t’en guerre, surtout, iront clamer que ces écolo ne sont que des doux rêveurs, ce à quoi nous pourrons rétorquer ces mots de Cécile Duflot, extraits d’une interview dans Reporterre sur son vote de la prorogation de l’état d’urgence :

Votre réponse n’évacue-t-elle pas la question de la sécurité, qui semble un impensé de l’écologie ?

Absolument pas. Je plaide pour la « déminorisation » de l’écologie : ce qui implique que nous puissions formuler des réponses dans tous les domaines de l’action gouvernementale. Je réfléchis depuis de longs mois à ce que serait une « politique verte » de la défense. Dans le domaine de la géopolitique, intégrer le facteur environnemental dans les causes du désordre du monde est impératif. Le dérèglement climatique est indéniablement un multiplicateur de menaces qui a joué un rôle important par exemple dans la dislocation de la Syrie ou l’émergence de Boko Haram. Dans le cas de Daech, posons-nous la question du financement : la manne du pétrole de contrebande est une ressource considérable. Les ressources agricoles des régions fertiles passées sous contrôle jouent aussi un rôle important, à côté du trafic d’organes ou de la vente d’êtres humains. Aucune naïveté ne permettra de lutter contre le terrorisme. Cela vaut aussi pour notre territoire.

J’affirme que l’idée d’une surveillance de masse n’est pas seulement dangereuse pour nos libertés publiques mais inefficace pour lutter contre ce type de menace : la suppression des renseignements généraux a constitué une erreur importante de l’ère Sarkozy que nous payons maintenant au prix fort. Un algorithme ne remplacera jamais un agent formé, impliqué sur le terrain, capable de dire en temps réel ce qui se passe. Par ailleurs, je répète que nous devons assécher les sources de recrutement des intégristes : la République doit regagner du terrain dans les esprits, ce qui implique une lutte sans merci contre les inégalités. Les écologistes ne sont pas des naïfs. Noël Mamère n’a pas faibli quand il a fallu éloigner un imam dangereux de la mosquée de Bègles.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin

Enfin, rappelez-vous, quand à l’avenir, les politiques vous expliqueront pourquoi, en fait, ce qu’ils ont dit, promis, ne pouvait pas exactement se réaliser : Churchill l’avait remarqué depuis 1902.

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